jerome peignot

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 Jérôme Peignot
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Les jeux de l’amour et du langage

Chapitre I. Petit traité de l’Androgyne

Lorsqu’on parle de l’Androgyne, on évoque un amour à ce point accompli qu’il n’existe pas ou plutôt qu’il n’existe plus. Cette image de la perfection enfin atteinte est l’aliment de toute rêverie amoureuse tant soit peu cohérente. À cet égard les confirmations ne manquent pas. J’en vois une… ne serait-ce que dans l’œuf de Platon. Quand Platon décrit « l’homme primitif comme un être bisexué à forme sphérique », il n’émet pas une hypothèse. Toute l’argutie platonicienne le confirme. Elle s’effondre si ce postulat est remis en cause : « La perfection humaine est une unité sans fissures. » Cette fois nous touchons à ce point où la pensée atteint au ciel. Quoi de plus satisfaisant pour l’esprit que cet œuf ? La perfection coïncide avec un véritable endormissement. Ici, rien n’empêche de tenir le comble de la pensée pour une absence de pensée.

Que, par le biais de la béatitude à quoi il nous initie, l’amour puisse nous donner l’idée de cette unité primitive, cela n’est pas douteux. Il n’en reste pas moins qu’il ne peut y avoir là qu’illusion tant il est vrai que, produit d’une séparation originelle, chacun de ces deux êtres qui constituent un couple ne peut être que contingent. Il s’agit donc bien plutôt d’une virtualité, d’une aspiration à l’unité qui, à elle seule, et pour paradoxal que cela puisse paraître, est déjà la réalisation de cette union.

À la limite, et puisque aussi bien l’Androgyne n’est-il ni homme ni femme, il n’est pas. Et cependant, comment formuler autrement et d’une manière précise la notion de l’unité ? Et si, ne parvenant pas à sortir de cette impasse, à elle seule l’idée de l’Androgyne devait nous conduire à remettre en cause notre manière de voir ? Sans doute nous souvenons-nous d’avoir appartenu à une certaine perfection. C’est d’ailleurs ce souvenir qui, en amour, nous fait agir. Cependant, il y a, jusque dans ce rêve, une équivoque. Parvenir à cette abolition des contraires ne serait-ce pas nous perdre par le biais même grâce auquel nous visions à nous construire ? Notre réussite ne signifierait-elle pas notre abolition ? À la limite, aboutir à l’Androgyne ne serait-ce pas rejoindre artificiellement la mort ou, sinon la mort, du moins l’absence ; moins encore : la négation de notre naissance ? Nombreux sont ceux qui ont vu dans notre vie le résultat d’une chute. Dans ces conditions, nous serions les produits de cette unité primordiale perdue. C’est la conception des gnostiques. Ainsi, rêver de l’Androgyne est-ce remonter le cours de sa vie et, par-delà sa propre existence, jusqu’à l’origine de l’humanité. À elle seule, l’idée de cette remontée du temps donne le tournis. L’éprouver, c’est déjà connaître quelque chose de l’éternité.

Consentir à s’ouvrir toujours davantage. Si, véritablement, nous y parvenions, nous connaîtrions quelque chose de ce qu’ont dû ressentir les Androgynes à supposer qu’ils aient jamais existé. Or, de cette « ouverture » sur le monde il est indéniable que l’amour nous donne une idée. Qu’est-ce en effet qu’aimer sinon se perdre de vue soi-même au point de s’adjoindre l’autre ? Qui ne sait que jamais nous ne parvenons à cet état parce que jamais nous n’aimons assez ? Il le faudrait pourtant, jusqu’à l’anéantissement. Alors, nous goûterions la sensation de tomber dans l’autre, lors d’une miraculeuse confusion : de ne plus avoir conscience de vivre qu’à la faveur d’une perte de conscience.

Cette prise en charge de l’infini à quoi nous introduit l’idée de l’Androgyne, les écrivains romantiques allemands semblent l’avoir si bien comprise que l’idée leur est venue d’une parthénogenèse qui trouverait sa justification dans l’amour et l’amour seul, sans le secours des sexes. « Ève, écrit Ritter, fut engendrée par l’homme sans l’aide de la femme ; le Christ fut engendré par la femme sans l’aide de l’homme, l’Androgyne prendra naissance des deux. » Pour Ritter, l’être qui dans l’avenir naîtra de la fusion de l’homme et de la femme sera un être immortel. Comment pourrait-il en être autrement puisque aussi bien s’agit-il de l’établissement du règne de l’amour ? Hölderlin avait la même obsession qui, avec son Hypérion, a prôné l’idée du rapprochement idéal de deux être qui, parce qu’ils ont fait le sacrifice de leur corps, ont donné naissance à l’Androgyne. Schlegel a, lui aussi, si bien senti l’importance de ce sacrifice qu’il a remis en cause l’éducation moderne laquelle, par ses méthodes, travaillait à accentuer les caractères masculin et féminin, « alors que le but vers lequel doit tendre l’espèce humaine est la réintégration progressive des sexes jusqu’à l’obtention de l’Androgyne ».

Cet état, Robert Musil a tenté de le décrire dans L’Homme sans qualités. Ici, Ulrich, le héros du roman, s’adresse à sa sœur Agathe dont il tombe amoureux : « Imagine deux poissons rouges dans un bocal… Un grand bocal en forme de boule comme on en voit parfois dans les salons… Puis deux poissons d’un rouge doré, mouvant leurs nageoires comme des voiles, montant et descendant lentement. Ne nous soucions pas de savoir s’ils sont deux ou un seul en réalité. Pour eux, en tout cas, ils seront d’abord deux : la lutte pour la pitance et le sexe y pourvoiront. D’ailleurs, lorsqu’ils se sentent trop proches l’un de l’autre ils s’évitent. Je puis cependant m’imaginer fort bien qu’ils ne fassent plus qu’un pour moi : il suffit que je réduise mon attention à ce mouvement qui se resserre ou se déploie avec lenteur pour que la bête isolée et miroitante ne soit plus qu’une partie sans indépendance de ce mouvement commun de montée et de descente. Ce que je me demande c’est quand ils pourront eux-mêmes avoir ce sentiment… Pour eux, à chaque instant de l’être double qu’ils forment, correspondent deux positions du monde qui, psychiquement, peuvent coïncider ; c’est-à-dire qu’ils n’auront jamais l’idée de faire un mouvement pour passer de l’une à l’autre ; que jamais ils n’auront l’impression d’une distance entre les deux, ni de quoi que ce soit de pareil. Il me semble qu’il ne serait pas impossible de se retrouver dans un tel monde, ni même d’imaginer, de différentes manières, la conformation des instruments des sens et les opérations intellectuelles qui y seraient nécessaires… Mais si nous supposons que cette conformation est pareille à la nôtre, le problème sera beaucoup plus simple ! Alors, les deux créatures flottantes auront le sentiment de ne faire qu’une sans que la diversité de leurs perceptions les gêne et sans qu’il soit nécessaire pour cela d’une géométrie ou d’une psychologie supérieures : pourvu que tu acceptes de croire qu’elles sont liées davantage à elles-mêmes qu’au monde extérieur ! Si quelque chose qui leur importe à toutes deux est infiniment plus fort que leur diversité d’expériences, qu’il la recouvre ou même la dissimule à leur conscience ; si l’intrusion gênante du monde extérieur leur semble indigne de leur attention, ils atteindront à leur unité ! Une suggestion partagée peut y conduire, ou une impression pleine de douceur dans les habitudes de perception qui confond tout ; ou une tension, une contention unilatérale qui ne laisse plus de place qu’à la chose désirée ; l’un comme l’autre, me semble-t-il, peut y conduire. »

Ce texte et ceux qui lui font suite dans le chapitre que Musil a intitulé « Le Jardin » atteignent à ce point à la perfection qu’il ne s’agit plus ici de mots, plus même de langage. Ce dont nous prenons connaissance par l’entremise de ces passages c’est de la nature de l’amour même.

De voir ces poissons tourner l’un autour de l’autre, se croiser et se recroiser, se perdre et se retrouver, confère à la fois un renouveau de conscience et le sentiment de perdre pied. La vérité est qu’à la lecture d’un tel passage nous avons la sensation de vivre par procuration l’amour que ces deux êtres sont en train de connaître au point de ne plus faire qu’un. À eux seuls ces dédoublements suffiraient à nous perdre. Pour livresque que soit l’expérience, elle peut parfaitement n’en être que plus profonde que bien d’autres soi-disant bien réelles. Pourquoi certains textes ne seraient-ils pas vécus plus intensément que la réalité qu’ils évoquent ? Les mots sont beaucoup plus que les mots.

Ce qui surprend dans le style de ces passages c’est leur fluidité. On les lit et ils en disent tant qu’à peine un paragraphe a-t-il été lu qu’on ne se souvient plus de ce qu’il disait. Cette littérature se réduit en un perpétuel éclatement. On n’en prend jamais aussi bien conscience qu’après coup, longtemps après l’avoir déchiffrée. À cette impression, au fur et à mesure qu’on lit, s’en ajoute une autre : ces passages glissent les uns derrière les autres comme des plaques de verre maintenues les unes contre les autres. Ainsi, en se dévoilant de cette manière, ces caches translucides contribuent-ils dans l’instant même où nous en prenons connaissance, à brouiller le regard. Ce qui est dit là se trouve en surimpression au-dessus de ce qui ne l’est pas encore. Et pourtant, loin de s’empêtrer dans leur typographie, ces textes rejoignent la transparence.

Dans son ouvrage sur le « Ça », Groddeck insiste sur le fait que « la femme enceinte est la plus juste approximation de l’Androgyne ». Alors n’apporte-t-elle pas la preuve que deux êtres peuvent exister en un seul ? C’est la raison pour laquelle elle ne pardonne pas à son enfant sa naissance. Celle-ci est, en effet, non seulement le signal de la fragmentation de l’être parfait que nous formions avec notre mère, mais aussi témoigne du fait que les êtres que nous sommes ne sont jamais que des créatures parcellaires. Notre naissance ne peut pas ne pas être un déchirement, une blessure et les déformations dues à notre vie en société, nos conduites apprises contribuent à nous éloigner du moment où nous étions encore fondus dans la totalité.

Ainsi, lorsque nous retrouvons le sentiment d’une certaine unité, c’est que nous nous souvenons de ce que nous ressentions dans le ventre maternel. Alors, l’obscurité qui nous enveloppait répondait à celle de l’univers étoilé. Cette obscurité, nous ne songions pas même à ne pas la tenir pour la plus authentique des lumières. Comment pourrait-il en être autrement puisque aussi bien nous participions alors à cette paix universelle à laquelle les nuits d’été nous nous identifions lorsque nous levons les yeux vers l’immensité ?

Comme la rosée témoigne de la proximité de la nuit, la pureté des enfants est un reste de leur intimité avec l’au-delà. Elle leur confère une force miraculeuse. C’est l’idée que nombre de peintres ont voulu traduire en représentant un enfant dormant dans la compagnie d’une vipère ou bien encore un agneau qui a trouvé refuge entre les pattes d’un lion. Ce fut aussi l’idée de Carpaccio : lorsque au milieu de ses compagnons, qui ont si peur qu’on les voie, avec leur chasuble bleue, s’enfuir en tous sens comme des hirondelles, il fit revenir son saint Jérôme tenant un lion en laisse. Par la grâce de sa pureté, saint Jérôme est ici redevenu un enfant. Dans l’esprit de ceux qui les ont peints, ces êtres sont parvenus à réintégrer cet état qui était le leur avant le Temps. Par leur entremise le Paradis sur terre est devenu une réalité.

Mais alors, si l’enfant nous donne déjà l’idée de l’Androgyne, que penser de deux enfants qui s’aiment ? Cette fois il semble que par l’entremise de la représentation que nous nous faisons de leur joie à tous deux, nous puissions vivre de la vie même de l’Androgyne. Qu’on songe à ces étreintes échangées sans que ces êtres sachent vraiment ce qu’ils font. Ces « amants » sont purs à ce point qu’ils atteignent à l’inexistence. Rilke a donné sa version de cette sorte d’amour-là. Il écrit en effet dans les Lettres à un jeune poète : « Les sexes sont peut-être plus proches qu’on ne le pense, et le grand renouvellement du monde consistera peut-être en ceci : l’homme et la femme, libérés de tout sentiment faux, de toute aversion, ne se rechercheront plus comme des contraires, mais comme frère et sœur, comme des proches et ils s’uniront en tant qu’êtres humains. »

Sans doute cet amour est-il l’idéal. Il serait inexact de prétendre, cependant, que nous souhaitons nous aimer de cette manière. Qui ne sait qu’au contraire désirer consiste d’abord à nous rendre compte de nos différences par rapport à l’autre sexe, à nous laisser obséder par elles, à nous en griser. Cette femme a des seins, des hanches par lesquels nous la tenons pour la prendre… Sans conscience d’aimer, il ne saurait y avoir d’amour et, dans le même temps, cette conscience est le principal obstacle à notre fusion. La violence de l’étreinte s’explique à la fois par la prise en considération de ces différences et notre volonté de les nier. Ce n’est qu’au moment de l’orgasme que ces écarts s’abolissent.

« Il ne saurait y avoir d’êtres unis qui n’aient d’abord été déchirés. » Non seulement Yeats a raison mais on peut aussi affirmer que c’est la déchirure qui fait l’union. Si la mère ne souffrait comme elle souffre au moment de la naissance de son enfant, elle ne l’aimerait pas. Dans tous les cas la douleur est là et loin d’être une entrave à l’amour de ces deux êtres, il semble qu’elle soit la source même du lien le plus puissant qui puisse se concevoir. L’histoire est, en effet, pleine de récits qui démontrent que cet attachement-là est capable de faire reculer la mort elle-même. Plus ou moins conscient, le souvenir de ce déchirement explique sans doute partiellement nos amours d’adulte comme si seule la souffrance était capable de conférer à notre attachement pour un autre la force d’une passion. Certains entretiennent avec d’autant plus de délectation cette plaie ouverte qu’ils trouvent dans la douleur qu’elle leur procure une raison de s’aimer davantage. En ce sens, il est possible de tenir les conflits qui apparaissent comme fatalement entre les deux membres d’un couple comme autant d’occasions qui leur sont offertes de naître enfin à leur amour réciproque.

Cette douleur nous confirme dans le fait que notre existence est bien le fruit d’une division. Tout ce à quoi nous pouvons tendre c’est de parcourir le chemin inverse. Aimer n’est-ce pas tenter de rétablir l’état de chose antérieur à notre chute, celui qui existait avant la différenciation sexuelle ? Selon l’Épître aux Éphésiens, l’amour physique est une représentation de ce corps mystique dans lequel nous sommes tous fondus les uns dans les autres : « Les hommes doivent aimer leur femme comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime lui-même, car jamais personne n’a haï sa propre chair. » « L’union et l’unification concernent les corps, non les âmes, écrit Norman Brown. Le sens érotique de toute la réalité qui nous environne, poursuit-il, dénonce l’âme, la personnalité, le moi, car l’âme, la personnalité et le moi sont ce qui nous distingue et nous sépare. Ils font de nous des individus, stade ultime de la division au-delà duquel, apparemment, on ne peut aller ; des atomes. Mais les individualités psychiques, séparées, indivisibles sont comme les atomes physiques : une illusion. Ces masques dissimulent notre union par l’entremise de notre corps, avec l’humanité entière. C’est en tant qu’espèce biologique que l’humanité est une. C’est cette essence de l’espèce que Marx recherchait. De sorte que prendre conscience de notre corps, c’est prendre conscience de notre appartenance à l’humanité. » Pour Baader, « l’Androgyne a été au commencement des temps et il le sera à nouveau quand ils finiront ». Que cette conscience de notre individualité vienne à disparaître et nous nous identifierons au cosmos et cela jusqu’à la dernière de ses étoiles. Cependant, il est un point sur lequel il importe d’insister, c’est sur les entraves que l’amour peut susciter dans notre marche vers l’accomplissement en nous de l’état d’Androgyne. Kierkegaard a traité de ces dangers et dénoncé sans ambages la solution pour sortir de cette sorte de piège : « Des rapports négatifs avec une femme peuvent vous rendre infini, écrit-il. Il faut toujours le dire et le dire en l’honneur de la femme, et on peut le dire sans aucune restriction. Cela ne relève pas essentiellement de la nature particulière de chaque femme, de son charme ou de la durée de son charme. Cela vient de ce qu’elle apparaît juste au moment où l’idéalité se montre. Mais c’est un court instant et elle fera bien de s’effacer à nouveau, car un rapport positif avec la femme rend l’homme fini au plus haut point. Ce qu’une femme peut donc faire de mieux pour un homme, c’est de lui apparaître au moment opportun. Mais elle ne peut le faire de son propre chef. C’est une décision qui appartient au destin. Et la meilleure action qu’elle puisse ensuite accomplir en faveur de l’homme, c’est de luiêtre infidèle, et le plus tôt sera le mieux. La première idéalité aidera l’homme à atteindre à une idéalité de puissance, alors il recevra un secours absolu. Sans doute la seconde idéalité est-elle achetée au prix de sa plus profonde douleur. Mais elle est aussi la félicité suprême. Évidemment l’homme ne peut pas le souhaiter avant qu’elle se soit produite. Cependant, plus tard, il rendra grâce à la femme qu’elle se soit manifestée de cette manière. En revanche, comme, au point de vue humain, il n’aura alors pas grande raison de lui témoigner tellement de gratitude, tout sera bien. Mais malheur à lui si elle lui reste fidèle. » Kierkegaard a raison : tout juste l’amour peut-il nous aider à concevoir ce qu’est l’état de l’Androgynat. À la lumière de ce très beau texte, nous le saisissons d’autant mieux que nous admettons que, de cet Androgynat, l’amour ne nous fournit guère qu’une grimace. Implicitement, Kierkegaard vise à nous faire comprendre qu’atteindre à l’Androgyne, ce ne peut être qu’y parvenir par l’entremise d’une conquête sur soi. Contrairement à ce à quoi l’ordre du monde nous incite à penser, l’entreprise n’est pas impossible. Il n’est pas plus absurde d’imaginer qu’elle est concevable que pour un taoïste de chercher à devenir transparent. La conquête de soi fait de nous l’égal des Dieux.

Plusieurs textes, notamment gnostiques, ont insisté sur ces pouvoirs dont nous disposons. Sans doute, pris à la lettre, sont-ils incompréhensibles. Mais, replacés dans l’éclairage de ce qui vient d’être dit au sujet de l’Androgyne, ils paraissent tout à fait plausibles. C’est le cas de ces quelques lignes de l’Évangile de Thomas : « Simon Pierre leur dit : “Que Marie sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie.” Jésus dit : “Voici, moi je l’attirerai pour que je la rende mâle afin qu’elle aussi devienne un esprit vivant pareil à vous, les mâles ! Car toute femme qui sera faite mâle entrera dans le royaume des cieux.” »

Ainsi, rien autant que le concept de l’Androgyne ne peut expliquer pourquoi nous parlons. Comme s’il n’était pas évident que la parole est le signe d’une blessure. D’une blessure ou d’une chute, celle consécutive à notre séparation d’avec cet autre nous-même sans lequel nous ne sommes pas au plein sens du terme. Si nous imaginons mal l’univers de l’Androgyne autrement que silencieux, c’est que nous sentons que le silence entretient l’Androgyne dans sa perfection. Le silence dit l’essentiel, l’articule. Il n’est pas de parole qui vaille un silence soutenu par l’intensité d’une existence authentique. Artaud disait que tous ceux qui écrivent prouvent par là que quelque chose en eux ne va pas. Il avait raison à cela près qu’il n’y a pas que les écrivains qui soient malades. L’humanité entière l’est puisqu’elle s’exprime. Le fait que nous usons d’un langage ne témoigne-t-il pas de notre contingence ? Est-ce qu’en effet parler ne vise pas toujours plus ou moins à combler un vide et ne fournit pas une preuve de l’existence en nous d’un certain affolement ?

Cela nous conduit à penser qu’il existe en réalité deux langages distincts, celui qui nous confirme dans notre manque immémorial et celui qui vise à singer ce silence ou, plutôt, à donner de celui de l’Androgyne un certain écho. Ce langage-là c’est celui de la paix retrouvée, celui capable de décrire le monde dans sa vérité, finalement celui que seul l’amour peut inspirer.

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