jerome peignot

 « Mon site sur Internet ?
 Mais tu veux rire ?
 J’ai 90 ans, tout de même ! »

 Jérôme Peignot
 (xjeromepeignot@free.frx)

 

 

 

 

 

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Portraits en miroir (Extraits)

LOUIS ARAGON

Elsa est à côté de moi qui conduit la quatre-chevaux, Louis à l’arrière. Nous allons auditionner une chanteuse qui se propose de lire les poèmes de Crève-cœur. Il s’agit d’aller à Montmartre. Au pied de la butte, je ne connais plus la route. Tout à coup Elsa crie : « Tourne à gôôch ». Aussitôt Aragon me glisse à l’oreille : « Ne l’écoute pas, tourne à droite ». Que faire ?

J’optai pour celle des rues qui grimpait davantage. J’étais habitué au cirque du couple. Rue de Varennes, quand nous étions dans le salon, Aragon et moi, et que le téléphone sonnait, nous entendions Elsa à travers la cloison hurler : téléphôônne, téléphôônne. Aragon ne bronchait pas. Du coup, je levais le nez et par la fenêtre qui donnait sur les jardins de l’Ambassade soviétique, me demandais une fois de plus s’il y avait un arrangement entre les Russes et les Aragon. Tout ce luxe, cette beauté, le marxisme-léninisme : la tête me tournait un peu. Finalement je ne comprenais plus rien. Ou bien, l’explication était qu’Aragon était Aragon. La splendeur littéraire remettait les compteurs à zéro et voilà tout. De quoi parlions-nous ? Rien de plus banal. Ma femme Benita était partie avec mon meilleur copain de l’époque Poirot-Delpech et nous parlions des femmes. La grande idée de Louis était qu’il ne fallait jamais parler avec une femme de sentiments qu’on éprouvait pour une autre ; À sa manière, Louis était un féministe ; un féministe qui ne supportait plus sa femme, mais un féministe quand même. Là encore le comportement était ambigu. Mais, avec Louis l’ambiguïté n’était jamais que la norme. Reste que l’attitude était celle pour laquelle il optait dans la vie. Dans la littérature c’était autre chose, même tout le contraire : Les yeux d’Elsa, le fou d’Elsa, plus tard leurs deux Œuvres romanesques croisées. Une fois de plus, où en étais-je avec cet homme ? Avec Louis tout était simple et compliqué à la fois et finalement l’ambiguïté n’en était plus une. Comment cela ? N’avait-il pas déclaré : « Il n’y a pas d’amour heureux ». Dans Blanche ou l’oubli, le héros du roman qui se fait davantage linguiste que romancier, après avoir reconstitué le puzzle de sa vie avec sa femme, rejette sur les mots, toujours trompeurs, la responsabilité du départ de celle d’avec qui il est censé rompre. De cette lecture ressort cette impression que celui qui quitte souffre davantage que celui qui est quitté. (…)

 

GEORGES BATAILLE

Il m’avait donné rendez-vous au bar du Montalembert, à côté de chez Gallimard. Ce qui me frappa dans les tout premiers instants ce fut son aménité, cette sorte de tendresse qu’il me témoignait déjà. J’étais le neveu de Laure, il est vrai. J’eus honte d’avoir pu penser que cette attitude pouvait ne pas aller de soi. Elle allait de soi parce que, justement, elle s’expliquait par cette façon qu’il avait eu de vivre l’amour, tout l’amour dont il était capable.

Je m’étais levé à son arrivée. Il choisit la banquette et, de la main, en tapotant sur la moleskine, m’enjoignit de m’asseoir à côté de lui. À l’idée qu’il s’agissait de l’homme de la vie de Laure, tout à coup, j’en fus foudroyé. Comment se pouvait-t-il que je fusse en train de vivre une telle rencontre ?

Mais il faut reprendre son calme et vous dire comment il était physiquement : un homme élégant sans affectation vêtu d’un costume sombre, d’une cravate sombre elle aussi. Et ses traits ? On eut dit qu’ils l’effaçaient, oui c’est ça : ils étaient si purs qu’il l’effaçaient. Et puis il y avait cela aussi que par peur à travers ses traits, de retrouver ceux de Laure, je n’osais pas le regarder.

Nous ne nous étions toujours pas entretenus de ce qui avait motivé notre rencontre, à savoir la publication des Écrits de ma tante Laure quand, tout à coup, je dus me rendre à l’évidence : le visage resté lisse, ses yeux brillaient de larmes. C’est alors qu’il me dit ce que je pris tout de même pour un sourire :

— Tu lui ressembles.

Sans doute, il avait cherché à savoir à quoi « ressemblait » ce jeune homme qui, si fort, autant que lui et depuis si longtemps, souhaitait publier les écrits de celle qu’il faut bien appeler la femme de sa vie. Mais il n’avait pas pensé qu’il serait peut-être amené à constater ce qui, pourtant, était prévisible. Et puis il m’avait fait cet aveu qui entre nous, déjà, scellait un lien très fort. Ce constat nous surprit autant l’un que l’autre, tout autant qu’il nous illuminait.

— Pourquoi, à tout prix tu veux publier ses écrits ? fit-il.

De me sonder comme il le faisait c’était une façon de retrouver Laure.

— Pour la même raison que vous. Parce qu’ils sont d’une beauté qui vous transperce et que donc, c’est même un devoir.

— Et vous pourquoi ?

— Parce que c’est continuer de l’aimer.

Nous nous disions des choses si fortes que, longtemps, nous nous taisions entre chaque échange.

— Quelque chose d’irréel se trame, à l’arrière de ce projet, fis-je, je ne sais pas quoi ; quelque chose qui me dépasse. C’est pourquoi, en dépit de l’interdit que mon père, seul détenteur des droits juridiques de l’œuvre de sa sœur, faisait peser sur ces textes, à cause de lui, je suis certain de réussir.

Je sentais que Laure était là. En nous rencontrant nous l’avions fait revivre. C’était même elle qui agissait déjà. Si, de son vivant, elle n’avait rien fait pour publier ce qu’elle écrivait c’était donc pour que ce soit moi qui le fasse.

Georges et moi nous n’avions plus rien à nous dire et, parce que nous étions là tous les trois, nous ne pouvions plus nous quitter. Combien de temps sommes-nous restés là, je n’en sais rien et pas non plus comment nous y sommes parvenus. Il vivait à Orléans et y était malade. Il est mort peu après cette rencontre. (…)

 

COLETTE

Lorsque dans Paris, on se trouve dans un endroit qui nous plaît, c’est que, presque toujours, il nous renvoie ailleurs. Boulevard du Palais : les vieux platanes évoquent ceux du Cours Mirabeau à Aix-en-Provence ; Place Saint-Georges on se croirait dans les hauteurs d’Athènes ; Place Camille-Jullian, non loin de la Closerie des Lilas : dans les Jardins Boboli de Florence.

Les fenêtres de Colette donnaient sur les Jardins du Palais-Royal de telle sorte que, vus de là, on les apercevait dans leur entier. Étrangement, la magie dont je viens de parler n’opérait pas. Curieux, même que, tous les jours, notre hôtesse se soit montrée capable d’affronter pareille mélancolie. Mais il fallait se rendre à l’évidence, si Colette en avait décidé ainsi, c’était que de cette fenêtre là et pas d’une autre, elle avait trouvé le bon angle dans le ciel pour écrire. Si elle l’avait déclaré, ce ne pouvait être que parce que, de jour comme de nuit, éclairée par sa lampe « Juponnée », de son fameux papier bleu, à demi couchée, elle écrivait sur la table de lit son dernier livre, qu’elle devait appeler Le Fanal bleu.

L’éditeur Darantière chez lequel je travaillais à l’époque m’avait prié de l’accompagner dans cette visite. Il entendait lui soumettre les épreuves de L’Étoile Vesper illustré de gouaches de Christian Bérard. Nous la trouvâmes donc sur son « radeau » comme elle disait. Ce que j’aimais, c’était qu’à n’en pas douter elle avait travaillé son décor, ses vêtements, son allure comme Vuillard l’eût fait d’une de ses toiles. Très élégante, elle avait cherché les rapports de couleur de sa crinière de cheveux bouclés tirant sur le roux avec un châle de taffetas mauve et, celui de ce nuage avec ses yeux quasi verts. D’entrée de jeu, je fus ensorcelé. Je savais son passé d’actrice et me convainquis qu’elle jouait encore mais, cette fois, avec elle-même. Oui, c’est cela : elle se prenait pour le modèle d’un tableau déjà peint. Elle me tendit la main que je baisai avec un respect plus que sincère, celui d’un homme confus. La beauté d’une femme ne saurait procéder que de son esprit, du moins je m’efforçai de m’en persuader. Devenue âgée, Colette restait encore et profondément belle, donnant le sentiment d’exprimer la féminité dans son essence même. (…)

 

JACQUES LACAN, « le Gongora de la psychanalyse, pour vous servir »

Il s’agissait d’un moulin sur l’Eure, une rivière paisible à souhait qui se frayait un chemin doucement onduleux dans la vallée. De la fenêtre de chacune des chambres on avait vue sur un paysage à ce point délicieux qu’on n’était pas si certain que cela de ne pas le rêver.

Les Michel – François et sa femme Hélène – recevaient beaucoup, du moins ceux que le caractère bourru du maître des lieux ne rebutaient pas.

Familier de l’endroit, à chaque week-end passé là, j’avais droit à une longue marche au bord de l’Eure avec François qui, toute crinière blanche dehors, me faisait subir un véritable interrogatoire au sujet de la femme avec qui, à l’époque, je vivais. Bien que Benita et moi ne nous aimions pas, nous avions décidé de nous marier.

— Pourquoi l’épouses-tu ?

— Précisément parce que je ne l’aime pas. Réfléchis. D’ordinaire on a beau aimer, on se marie comme on se tue. Elle est belle, intelligente et surtout, elle lit. Il y a bien des mariages d’argent. Pourquoi n’y en aurait-il pas de littérature. Après tout, du moins en l’occurrence, à lui seul le mot « lit » ne conforte-t-il pas mon point de vue !

— Je te rappelle que Lacan sera des nôtres tout à l’heure, dit Hélène. Lui aussi fait usage des jeux de mots pour résoudre les situations psychanalytiques les plus embrouillées.

Hélène Michel Wolfrom était l’une, sinon la première, des gynécologues psychosomaticiennes de Paris. Bosseuse, elle était à la tête d’un gros cabinet médical et publiait beaucoup. Le week-end elle se délassait en proposant à ses invités une partie de tennis sur un court proche de la maison. Jouant souvent avec elle, je me persuadais que de l’emporter relevait d’un effort intellectuel plus que physique. Ainsi Thivars était-il devenu pour moi tout autant un lieu de délassement avec des amis très chers que celui d’un affrontement avec moi-même, à quoi me conviait aussi les rencontres que j’y ai faites : Roger Caillois, François-Régis Bastide, François Nourissier, quelques autres…

Ce week-end là, Hélène Michel Wolfrom avait convié Jacques Lacan. Je n’aimais pas Lacan et me demandais comment tant de personnes censées avaient bien pu cautionner une telle supercherie. Peut-être s’était-on passé le mot et se gaussait-on de lui tout en se laissant voler avec plaisir. On se refuse à imaginer ces sortes de retournements mais pourquoi n’existerait-ils pas ? Après tout n’était-il pas possible de tenir Lacan pour un cas clinique ? Ne serait-ce que sa présence, déjà, mettait mal à l’aise. Sa personne était, en effet, à ce point construite qu’on eût dit une sorte d’automate remonté pour un temps déterminé, témoignant du génie de jargonner.

Comme il se doit, le « maître » arriva en retard. Avec ses cheveux en brosse, ses petites lunettes et son air de se moquer du monde, il avait fini par s’imposer partout. Ça, pour être bien sapé, il l’était. Je me souviens : il ne se départait jamais de son col mao. Pas de concession à la cravate bourgeoise, ni de col ouvert, finalement affecté. L’entre-deux faisait neutre, voire irréprochable. Tout de suite il entama son numéro qui évoquait un peu ces jeux de bateleurs de la Place Jemaa-el Fna de Marrakech qui, sous notre nez faisaient circuler un haricot sous des coupelles, histoire de vous voler six sous ou plutôt, petit à petit, bien davantage. En privé, l’introduction était la même qu’à son séminaire (Dieu sait qu’il nous a bassinés avec son séminaire), la même chanson. Il nous parlait du stade du miroir comme formateur de la fonction du je. (…)

peignot gai savoir de la mort

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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